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Apprendre à l’ère de l’IA :  les nouveaux défis des professeurs de collège
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Apprendre à l’ère de l’IA : les nouveaux défis des professeurs de collège

Rosario

Au café numérique consacré à l’intelligence artificielle au collège, les professeurs ont raconté une même réalité : l’IA est bien entrée dans les classes, souvent par les élèves eux-mêmes. « Copies trop parfaites », formulations inhabituelles, devoirs rédigés avec des mots que certains élèves ne comprennent pas toujours eux-mêmes : les professeurs apprennent à composer avec ces nouveaux outils qui interrogent autant les façons d’enseigner que d’apprendre.

Réunissant des enseignants de collège de disciplines variées (français, anglais, EPS, physique-chimie, histoire-géographie, SVT, arts plastiques, maths, technologie), ce café numérique montre une profession en pleine réflexion : comment accompagner ces usages sans encourager la facilité ? Comment préserver l’apprentissage tout en intégrant des outils déjà adoptés par les élèves ? Comment intégrer ces outils sans perdre ce qui fait le cœur de leur métier ?

Comment les enseignants ont découvert l’IA

La plupart des professeurs ont découvert les intelligences artificielles en observant leurs élèves, en discutant entre collègues, en testant seuls, parfois en tâtonnant.

« J'ai découvert les intelligences artificielles assez récemment, surtout en voyant mes élèves en parler entre eux, puis en testant moi-même certains outils comme ChatGPT pour préparer des supports de cours ou reformuler des documents. (Edward) »

« Ce qui m'a frappée avec les intelligences artificielles, ce n'est pas tant leur apparition que la façon dont mes élèves les ont adoptées comme si c'était naturel. (Bague) »

Quelques-uns avaient une longueur d'avance ; l'un d'eux a testé "Google Bard" (qui allait devenir Gemini) dès sa version bêta, avant même que le grand public n'en entende parler. D'autres ont suivi des formations sur Magistère ou via les EAFC.

Mais la grande majorité s'est formée seule, à tâtons, nourrie par le pragmatisme de ses élèves autant que par sa propre curiosité.

« Ce que j'apprends de mes élèves, c'est d'abord leur pragmatisme : ils utilisent l'IA comme un outil de recherche voire pour "faire". Et en même temps, ils m'apprennent à devenir beaucoup plus vigilante et plus critique sur les solutions que m'apporte parfois l'IA. (Profdecollège) »

Ce que les professeurs font avec l’IA

Les enseignants interrogés intègrent les IA génératives généralistes de manière concrète dans leurs pratiques professionnelles.

ChatGPT reste la référence la plus citée, notamment dans sa version payante. Mais l'écosystème est bien plus large : Gemini de Google, Claude d'Anthropic, Perplexity, Copilot de Microsoft, Mistral, certains les utilisent en parallèle et comparent leurs forces selon les tâches.

« J'utilise principalement ChatGPT (version payante), Perplexity (gratuit), Gemini (gratuit), Claude (gratuit). Claude pour le raisonnement sur de longs textes et l'analyse critique, Gemini pour l'intégration avec l'écosystème Google et le web en direct. (Fleur) »

« J'utilise pas mal Gemini, Claude et Mistral avec des agents. En gros, j'utilise l'IA pour faire ce que je saurais déjà faire, mais plus rapidement. (g_fevrier) »

Reformuler des exercices, générer des appréciations de bulletins, trouver des angles différents pour expliquer une notion complexe, préparer des fiches de lecture, créer des supports visuels via Canva, les professeurs font de l'IA un assistant de productivité pédagogique.

Mais c'est sans doute dans le domaine de l'inclusion que l'apport se révèle le plus précieux. L'individualisation des contenus pour les élèves à besoins éducatifs particuliers : dyslexiques, élèves avec TDA, troubles praxiques est un travail que la plupart des enseignants n'ont ni le temps ni les outils de mener seuls.

« En entrant des prompts suffisamment clairs et explicites on peut obtenir des résultats plutôt satisfaisants en termes d'objectifs ou de contenus pédagogiques et d'individualisation des contenus surtout pour les élèves à besoins éducatifs particuliers, dont je m'occupe plus particulièrement au quotidien. » (Chrispix)

L'IA a pourtant ses limites, notamment en arts plastiques, où elle peine à analyser une image selon des attendus pédagogiques précis. Elle produit du visuel, elle ne sait pas "voir" le travail d'un élève.

« Elles ne remplacent pas mon expertise pour évaluer la finesse d'un raisonnement humain ou pour gérer l'alchimie émotionnelle d'une classe. (g fevrier) »

Les élèves et l'IA : entre ruse, curiosité et raccourci

Si les enseignants ont un regard nuancé sur leurs propres usages, c'est souvent celui de leurs élèves qui les interroge le plus. Les classes de sixième et cinquième utilisent l'IA comme un moteur de recherche augmenté, pour poser des questions parfois anodines, générer des images amusantes, obtenir des résumés.

Les plus âgés en quatrième et troisième y cherchent davantage de l'optimisation : résumer un livre non lu, corriger une syntaxe approximative, améliorer une rédaction avant de la rendre.

« Je remarque surtout chez les plus jeunes (6e/5e) une utilisation des IA en lieu et place d'un moteur de recherche. Sur les réseaux sociaux, par contre, l'utilisation me semble mieux contrôlée et plus consciente qu'avant. (Sophie, professeure documentaliste) »

Certains élèves ont développé une vraie pratique, parfois plus avancée que celle de leurs professeurs. Ils s'entraident, se transmettent des techniques, comparent les résultats obtenus. Certains paient des abonnements parce que les parents sont peu disponibles pour les aider et parfois même parce que c'est moins cher qu'un cours particulier.

« Des familles n'hésitent pas à payer l'abonnement (autour de 20 ou 30 €). Au regard du coût d'un cours particulier à l'heure, ça reste avantageux. C'est un calcul rationnel : un "tuteur numérique" 24h/24 pour le prix d'une seule séance physique. (Profdecollège) »

Mais l'usage le plus problématique reste celui du raccourci pur : remettre une copie sans avoir compris un mot de ce qui y figure. Un professeur rapporte un cas de devoir rédigé avec des mots du XVIIe siècle que l'élève est incapable de définir. Un autre, des textes "indétectables" obtenus grâce à des abonnements spécifiques.

« J'ai eu le cas d'un élève qui m'a rendu un travail impeccable, au point que j'étais persuadée qu'il n'en était pas l'auteur. Il a fini par m'avouer qu'il avait utilisé une IA avec un abonnement pour rendre le texte indétectable. (Bague) »

Les craintes des enseignants

Les inquiétudes des enseignants sont ancrées dans l'expérience de terrain.

La première concerne la compréhension. Utiliser une IA sans maîtriser les notions de base, c'est prendre le risque de produire et d'accepter du vide. Un élève qui n'a pas les prérequis en informatique, en français, en histoire, risque de ne pas savoir évaluer ce que l'IA lui propose. Pire : il peut le recopier tel quel.

La deuxième inquiétude concerne les biais et les erreurs. Les IA hallucinent. Elles produisent des informations fausses avec une assurance déconcertante. Certains enseignants utilisent d'ailleurs ces ratés comme matériau pédagogique.

La troisième, plus profonde, touche à l'identité professionnelle et à la valeur du travail intellectuel. Si l'IA fait, qu'est-ce qui "fait" encore l'élève ? Où est la fierté de l'effort ?

La quatrième inquiétude porte sur le fonctionnement du cerveau. Si l'on ne muscle pas son cerveau, cela a de l'impact sur la manière d’être, à la fois individuellement et collectivement. Nous vous invitons à lire sur ce point Les indentités professionnelles à l'épreuve de l'intelligence artificielle

Enfin, la question des protections des données de l'impact environnemental commence à prendre de la place dans les échanges. Les enseignants se demandent où vont les données fournies aux LLM, si elles servent à entraîner les modèles, quel est le coût énergétique de chaque requête. Des outils comme CodeCarbon sont conseillés dans les discussions. https://codecarbon.io/

Ce qu'ils défendent : apprendre à douter

Au fond, ce que les enseignants défendent unanimement, c'est le goût du cheminement. L'idée que la valeur d'un apprentissage n'est pas dans le résultat obtenu, mais dans le chemin parcouru pour l'atteindre. C'est là, disent-ils, que se construit l'identité intellectuelle et que l'IA, mal utilisée, peut faire le plus de dégâts.

« Nous, professeurs, sommes souvent sidérés par cette appropriation si rapide, et j’essaie de transformer cette sidération en discussion avec mes classes : pourquoi écrire, pourquoi comprendre, et comment utiliser ces outils sans perdre le sens de l’apprentissage » (Bague)

« Avec eux, j’essaie de rappeler que comprendre le chemin est aussi important que trouver le résultat j’aimerais que l’on nous donne des outils pour aider les élèves à retrouver ce goût du cheminement intellectuel, même à l’ère des intelligences artificielles. (Flamme) »

La plupart des enseignants expriment aussi une solitude : ils apprennent sur le tas, et disent manquer de formation pratique, de ressources partagées, d'espaces de pair à pair où tester des usages concrets en classe. Non pas pour savoir "ce qu'est" ChatGPT, mais pour savoir comment en parler à ses élèves de troisième qui l'utilisent déjà mieux qu'eux.

« Pour l'instant, on manque un peu de formation et d'accompagnement dans l'établissement. On se débrouille entre collègues, mais on aurait besoin de ressources plus claires pour guider les élèves sans les laisser seuls face à ces outils. (Edward) »

Il faut souligner aussi un tabou persistant. Dans certains établissements, utiliser l'IA est encore perçu comme une solution de facilité, presque comme une faiblesse professionnelle. Ces professeurs racontent ce qu'ils font et racontent aussi que ceci se partage peu en salle des professeurs. Parler des IA dans le collectif de travail n'a rien d'évident. 

« Dans mon collège, l'IA reste un sujet un peu tabou. Je sens chez beaucoup de mes collègues une certaine méfiance : utiliser l'IA est presque perçu comme quelque chose de "vulgaire", une solution de facilité qui entacherait la noblesse du métier. (Profdecollège) »

Ce tabou pèse. Il freine le partage d'expériences, nourrit des pratiques solitaires et inégales selon les classes, et laisse les élèves naviguer seuls dans un espace que leurs enseignants n'osent pas habiter officiellement alors qu'ils y sont, souvent, à titre personnel.

Pour conclure

Ce que ce café numérique révèle, au fond, c'est que l'irruption de l’IA dans les salles de classe ne pose pas tant la question de l'outil que celle du sens. Pourquoi apprend-on ? Qu'est-ce qu'on évalue, vraiment ? Où est la valeur d'un travail rendu ?

Les professeurs s'y confrontent, discipline par discipline, avec les ressources et le temps dont ils disposent.

ChatGPT, Gemini, Claude, Perplexity, Copilot, Mistral… les noms varient, les modèles évoluent, les capacités s'accroissent. Ce qui ne change pas, c'est la question centrale que ces enseignants posent avec constance : est-ce que l'IA aide mes élèves à apprendre, ou est-ce qu'elle fait le travail à leur place ? La frontière entre les deux est ténue, mouvante, et c'est dans cet espace incertain que se joue, aujourd'hui, une partie de l'avenir de l'éducation.

Et ces questions dépassent largement le cadre de l’école. Les enseignants sont sans doute parmi les premiers groupes professionnels à réfléchir collectivement à ce que l’IA change dans leur pratique, parce qu’ils travaillent au cœur de la transmission et de l’apprentissage. Mais les mêmes interrogations traversent déjà d’autres métiers : médecins, juristes, communicants, développeurs, créatifs ou consultants. Partout où l’IA promet un gain de temps, une même réflexion s’ouvre : comment profiter de ces outils sans perdre ce qui fait la valeur du jugement humain, de l’expérience et du métier ?

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