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Le kiosque
Vous avez dit communauté ?
Nous avons organisé récemment un café numérique sur la dynamique de la communauté Sosh aujourd'hui. Nous avons à cette occasion questionné l'emploi de ce mot : communauté, plus précisément sur ce groupe nominal : communauté digitale. C'est l'occasion de revenir sur un peu de littérature sur le WWW, le World Wide Web.
Revenons à la fin des années 80
Le concept de communauté digitale trouve certaines de ses racines dans celui de communauté virtuelle, popularisé par Howard Rheingold, critique, écrivain et enseignant, à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt dix à partir de l’expérience du WELL (Whole Earth ‘Lectronic Link).
L'anthropologue et historien Fred Turner, dans Aux sources de l'utopie numérique (2012) insiste sur le fait que les membres du WELL "se décrivaient eux-mêmes comme donneurs et receveurs de dons informationnels au sein d’une communauté, ils ou elles pouvaient tour à tour admettre ou ignorer la dimension financière de leur échange de biens au cœur d’une nouvelle économie informationnelle". La conséquence, poursuit Turner, est que "ce faisant, ils ou elles augmentaient leur propre capital social et accédaient à des ressources sociales et informationnelles dont leur travail off line dépendait" (2012, p. 251-252).
Les membres du WELL choisissaient des sujets de conversation, en partant du présupposé "qu’ils partageaient des expériences similaires avec les autres utilisateurs : les Grateful Dead, la sexualité, le travail informatique, l’éducation des enfants – autant de sujets donnant lieu à d’importantes conférences en ligne, reflétaient tous les expériences générationnelles communes aux premiers utilisateurs du WELL" (id. p. 252).
La rhétorique communautaire était dominante, et la dimension émotionnelle présente. Turner écrit : "ces intérêts, expériences et interconnexions émotionnelles partagés facilitèrent la dissémination de l’idée que le WELL constituait une communauté virtuelle" (id., p. 252), et ce bien que certains utilisateurs aient considéré que le WELL "avait plus à voir avec un pub ou un café virtuel" (id., p. 253). Les réseaux informatiques apparaissent alors comme le moyen de restaurer un esprit coopératif dont on craignait justement qu’il ne disparaisse à cause des technologies informatiques.
Naturellement, les entreprises de l’époque ont été très attirées par cette rhétorique autour des communautés virtuelles : si une entreprise, écrit Turner, "pouvait soutenir financièrement une "communauté" en ligne, et si elle pouvait convaincre ses clients qu’ils entretenaient une relation sociale plutôt qu’économique, (…) alors elle pouvait renforcer la loyauté de sa clientèle et ses propres profits" (2012, p. 256).
Lisons ce que des testeurs du Lab écrivent aujourd'hui sur les communautés
Le mot communauté évoque "des échanges, des conseils entre membres et un sentiment d’appartenance à un collectif", un "groupe de personnes intéressées par le même sujet", "un sentiment d’appartenance nourri par des échanges, de l’entraide et une forme de réciprocité entre les membres", des "conseils". Ce mot rappelle les pratiques agricoles ancestrales, "ces champs que les paysans mettaient en commun et sur lesquels ils travaillaient ensemble pour le bien de la collectivité. On appelait ces champs les communaux".
Le mot communauté est lié à la notion de "commun", de "réciprocité". En ligne, "chaque membre apporte une contribution (temps, expertise, présence) et reçoit en retour un sentiment de sécurité, de reconnaissance ou une aide concrète", "c’est une véritable énergie collective. Elle s'incarne dans ces forums de passionnés où l'entraide est désintéressée, portée uniquement par l'amour du sujet".
Relevons aussi : "et puis, quand je parle de communauté, je ne peux m'empêcher de penser à l'univers magique de Tolkien, à la "Communauté de l'anneau" qui sous-tendent une solidarité indéfectible dans l'effort et dans les épreuves entre ses membres, associée à un côté mystique et initiatique. On est fier de faire partie de cette communauté et une relation particulière se crée entre ses membres qui sauront se reconnaître même dans d'autres contextes."
Des codes ont changé mais le combo entraide, valorisation des expertises et des créations collectives demeurent
Traditionnellement, les communautés digitales se traduisaient par des conversations de type forum, par des partages de connaissance de type wiki. Avec le temps, communauté devient "un mot trop flou à notre époque", un mot "vieux" même peut-être, qui renvoie aux "vieux forums d'entraide".
Il faut dire que les interfaces ont changé. Les fils de conversations WhatsApp et Discord ont remplacé les vieux forums. Une testeuse écrit : "Un bon exemple d’application mobile moderne orientée communauté serait un mélange de Reddit, Discord et Duolingo : Reddit pour la richesse des contenus et la structuration des discussions, Discord pour la fluidité des échanges et le sentiment de proximité en temps réel, et Duolingo pour la gamification intelligente et motivante".
Une autre se demande : "les forums communautaires ne cherchent-ils pas cet espace depuis l'arrivée des réseaux sociaux qui ont pris un périmètre très généraliste !" Poursuivons sur ce point : "Les forums sont certainement complémentaires aux réseaux sociaux et c'est là-dessus qu'il faut s'appuyer. Ils ne sont pas tributaires de classement algorithmique et ils permettent une indexation efficace des contenus sur les moteurs de recherche, ce qui leur confère une valeur de référence dans le temps."
A la fois la nouveauté technique amène de nouveaux codes, et à la fois, le combo entraide, valorisation des expertises et créations collectives est un bon combo. Ce combo demande du temps, une résistance par rapport à l'instantané. L'émergence lente et continue a du bon. "Là où la plupart des plateformes modernes favorisent la publication instantanée et la disparition rapide du contenu, le forum organise, classe, archive et rend consultables les connaissances. Chaque message, chaque réponse peut devenir une brique d’un savoir collectif. Ne pas perdre de vue ce rôle !"
L'animation communautaire tient de la chorégraphie
Dans des interviews avec la journaliste Laure Adler, la danseuse et chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker déclare : "Je suis lente et impatiente. Pour trouver les solutions je fais couche par couche [...] je ne suis pas quelqu'un qui commence par un plan. Pour moi c'est plutôt un travail de laboratoire. Il y a une idée de départ, une image, peut-être un désir de quelque chose, une question, un étonnement..."
Les collectifs ont besoin de lenteur et d'élaboration, d'organiser des espaces pour susciter des idées de départ et les faire grandir en concepts projecteurs comme on dit en théorie de la conception, puis en projets réalisés pour certains des concepts. Structurer chemin faisant peut faire émerger de réponses nouvelles. La danseuse et chorégraphe, dans son souci de la préparation, d'analyse rigoureuse des partitions et d'observations des danseurs a ce fort souci de structuration.
La structure opère comme un cadre de vie. C’est peut-être là que réside l’art d’animer une communauté : tenir ensemble la lenteur et l’intention, la structure et l’étonnement, pour que du collectif émerge quelque chose qui n’existait pas encore.
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